Regards croisés

Partout où ils dansent

avril 2026

© Michel Picsraws

Ce que j’ai compris très vite quand j’ai commencé à travailler avec Kubilai Khan Investigations, c’est que les danseurs n’ont pas besoin de musique. Pour un musicien c’est un postulat angoissant mais aussi une forme de détente sur l’attente escomptée. Ça repositionne aussi le son, sa place dans le champ du spectacle et surtout cela interroge la place du musicien. Avec Frank, j’ai toujours été sur la scène en visitant différentes places et en combinant des instruments variés. Au plateau debout ou assis, j’ai joué allongé, accroupi avec d’autres, chaque fois ma place était celle d’être une présence comme un élément du mouvement. J’ai fait une roulade devant pas mal de gens dans la salle avec ma clarinette dans la main, mais encore une fois ce n’était pas mon corps qui avait valeur mais le mouvement qui s’opérait sur scène. Ce plaisir que j’ai découvert à exister dans le groupe m’a convaincu de la force plastique des corps qui se croisent.

Mais si les danseurs n’ont pas besoin de musique pour danser ils aiment en écouter, ça les porte, ça les ralentit, les projette. Il ne s’agit alors plus de faire de la musique mais de produire en temps réel une forme sonore qui circule entre les corps. L’attention à ce qu’il se passe est primordiale, toutes ces tournées et ces expériences ont aiguisé et complété mon regard vers plus de justesse sur la musique pour la danse et en temps réel. Sur scène, mon œil vers le bas voit très proche mes machines ; synthé modulaire, boîte à rythmes, tout est très net. Plus haut ma vision se concentre sur le plateau, pas de détail juste un vacillement, des secousses et des progressions dans l’espace, c’est flou mais je reconnais les gestes. C’est cette perception qui m’a permis de suivre et réagir à la danse, parfois juste une tension sur un pied d’un danseur m’a fait bouger un filtre d’un synthétiseur…

la force plastique des corps qui se croisent

L’aventure de Kubilai Khan Investigations c’est aussi de s’éloigner du plateau. Sortir des théâtres, aller plus loin, dans un parc, ou dans des galeries, skatepark, magasins, bars, musées, des églises, dans une voiture… Pas de limites pour que le corps s’exprime, pas d’espace tabou et pour la musique électronique autant de trouvailles nécessaires pour s’emparer des acoustiques, des particularités des lieux. Des synthétiseurs à piles, des petites sonos portables, des câbles toujours disponibles pour pallier les imprévus… Il a fallu souvent être inventif mais la compagnie, les danseurs suivent toujours. Il s’agit souvent de petites formes qu’on invente ensemble avec les danseurs, se saisir de l’espace aussi par le son qui en souligne des intentions. Je me rappelle d’Idio qui avait joué au Metaxu, je l’accompagnais avec mon ordi, la performance improvisée commençait avec un marteau-piqueur qu’il utilisait au sol, j’ai dû choisir les oscillateurs qui résonnaient aussi avec le sol et les spectateurs. Quel plaisir de se mesurer à un outil de chantier quand on est musicien…

Enfin tout ça n’est pas grand-chose si les gens, les passants et les assidus ne sont pas là. C’est souvent la musique qui commence en faisant signe, annonce le départ et prépare les esprits aux trajectoires des danseurs. Les nappes sonores inquiétantes ou les rythmes naïfs qui segmentent l’espace se meuvent en environnement propice au regard, la musique se déplace avec les danseurs ; elle rebondit et sautille, elle se partage entre public et mouvement des corps.

Si la musique n’est pas nécessaire pour la danse, elle est une fine passerelle articulant sans cesse les contacts des danseurs et la surface acoustique de la danse. Le son du mouvement et le mouvement du son s’enveloppent, dans un pas de deux captivant où les nuances créent tout le relief de ce voyage dans les strates du temps et de l’espace activé.

Benoît Bottex

Mots à retrouver dans Danse ! n° 2 – Construire

avril – juin 2026

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