La première fois que j’ai rencontré Frank Micheletti, il ne m’a pas vu. À vrai dire, je ne savais pas non plus que c’était lui. C’était en 2001, au Centre culturel franco-mozambicain, à Maputo. J’étais soliste dans une compagnie de danses traditionnelles et j’interprétais une pièce sur le sida. Un jour, on nous a invités à un spectacle de danse contemporaine. J’y suis allé. Et j’ai trouvé tout cela très étrange. Il y avait du cirque, des acrobaties et une musique faite avec les fermetures éclair des vestes. Je ne comprenais pas exactement ce qui se passait, mais ces images sont restées dans ma tête. Une étrangeté qui ne voulait pas disparaître.
Quelques années plus tard, j’ai participé à un atelier de la compagnie Kubilai Khan Investigations, à Maputo, avec Frank Micheletti et Emilio. J’ai été sélectionné, je suis venu en France, nous avons voyagé dans plusieurs pays et construit une relation artistique et humaine qui allait durer.
Frank a accompagné mon évolution d’artiste, mais aussi ma vie. Il m’a vu arriver en France avec beaucoup de questions et peu de certitudes. Il m’encourageait quand je doutais, tout en me poussant à aller plus loin. Peu à peu, notre relation est devenue celle de deux collaborateurs, puis celle d’une famille : de l’exigence, de la confiance et de l’affection.
La compagnie est devenue une maison sans murs fixes, toujours en mouvement, faite de voyages, de chambres d’hôtel, de repas partagés et d’imprévus. Cathy Chahine y a joué un rôle essentiel. Elle s’occupait des visas, des contrats, des voyages et de toute la documentation, mais aussi de notre santé, de nos conditions de travail et de notre bien-être. Loin de chez nous, nous savions qu’elle trouverait une solution si un problème survenait.
Ce n’est que bien plus tard, au cours d’une conversation à table, que j’ai compris que le spectacle vu en 2001 était celui de Kubilai Khan Investigations. Les acrobaties, les vestes, la musique faite avec les fermetures éclair : tout s’est mis en place. Je connaissais déjà cette présence avant de connaître son nom.
Des années plus tard, nous avons voyagé jusqu’à Bandung, en Indonésie. Une université d’arts du spectacle nous avait invités à réaliser un parcours chorégraphique. J’attendais dans l’espace où nous devions présenter notre duo, tandis que le public était guidé ailleurs. À mon arrivée, tout était propre et prêt. Ou, du moins, c’est ce que nous pensions. Dès le début de la performance, les étudiants ont envahi l’espace : certains dansaient, d’autres dessinaient, d’autres répandaient du charbon sur le sol. Puis on a annoncé l’arrivée d’un grand maître indonésien de la performance.
Le maître est entré, a retiré sa montre, l’a posée par terre et a commencé à l’écraser avec une pierre : Pám ! Pám ! Pám ! Pám !
J’ai regardé Frank comme pour dire : « Nous venons de nettoyer tout ça ! » En plus du charbon, nous avions maintenant des morceaux de verre au sol. Peut-être voulait-il arrêter le temps. Et il y est parvenu : à cet instant, notre programme n’existait plus. Nous avons nettoyé l’espace et commencé le duo. Mais le maître est revenu et s’est joint à la performance. Nous avons improvisé ensemble. À un moment, il s’est assis sur mon genou. Il est tombé et me l’a tordu. J’ai terminé la performance dans la douleur.
Les jours suivants, un homme m’a soigné avec de l’ail, de l’oignon rouge et du gingembre. Une semaine plus tard, j’avais suffisamment récupéré pour la représentation à l’Institut français. Ce jour-là, j’ai revu le maître. Je lui ai expliqué ce qui s’était passé. Très perturbé, il m’a présenté ses excuses et a proposé de me soigner. Il a placé ses mains près de mon genou. Elles semblaient en feu. J’ai senti une chaleur intense, puis je suis allé faire la représentation. Quand je l’ai vu se préparer à entrer de nouveau dans la performance, je l’ai laissé faire. Mais, cette fois, j’ai dansé très loin de lui. Hahahahah, hahahhahaha…
Aujourd’hui, je me souviens de la montre détruite, du charbon, des morceaux de verre et de la douleur au genou. Je me souviens aussi du regard échangé avec Frank au milieu de l’absurde. Un regard suffisait : nous savions que nous étions ensemble dans cette situation.
C’est peut-être cela que j’ai appris avec Kubilai Khan Investigations : le voyage ne se termine jamais exactement là où il était prévu. Parfois, on rencontre une compagnie avant de connaître son nom. D’autres fois, quelqu’un détruit une montre pour arrêter le temps et finit presque par arrêter notre genou.
Mais on continue à danser.
A Luta Continua…
Idio Chichava