30 ans. 360 mois. 360 degrés.
Kubilai Khan, un nom qui évoque les empires, les grandes traversées, les mondes qui se rencontrent. Il y a trente ans, peut-être sans le savoir encore, Frank Micheletti ouvrait un long chemin d’investigations chorégraphiques. Trente ans, ce sont de nombreuses histoires de créations, de voyages et de rencontres.
Celle d’une compagnie de danse, oui, mais une compagnie qui a toujours expérimenté au-delà de son endroit. Depuis 1996, Frank Micheletti a fait du croisement avec d’autres disciplines, d’autres cultures, d’autres artistes, d’autres terrains, une véritable manière de travailler. La musique y est partenaire de création, les voyages et les collaborations artistiques transforment les façons de regarder, d’écouter, de chorégraphier, et ont dessiné une géographie singulière.
La compagnie s’est construite dans l’écart, dans la curiosité, dans l’expérience, dans la question plutôt que la démonstration, dans ce qui surgit lorsque l’on accepte de ne pas tout maîtriser.
Cette manière de faire a aussi façonné son rapport à Toulon. La ville n’a jamais été pour la compagnie un simple lieu d’implantation. Elle est devenue, notamment avec le festival Constellations, un terrain d’observation et d’expérimentation. Une ville portuaire, méditerranéenne, traversée d’histoires et de populations multiples, tournée vers le large et pourtant quelque peu secrète.
Créer un mouvement dansé ici, c’était donc aussi regarder cette ville autrement : aller sur un sentier du littoral, dans le ressac d’un rivage, dans une tour royale face à la rade, sur une colline escarpée ou dans le sous-sol d’un parking. Habiter des lieux où l’on ne programme habituellement pas de danse ; constater qu’une œuvre est autre lorsqu’elle quitte l’écrin d’un théâtre, tout comme le regard d’un spectateur lorsqu’il vit une expérience inattendue et insolite, comme Frank sait nous en concocter.
Trente ans, ce sont aussi toutes les personnes qui ont rendu cette histoire possible : les artistes, les équipes, les partenaires, les techniciens, les bénévoles, les spectateurs. Ceux qui sont passés le temps d’un projet et ceux qui sont restés 10 ans, 20 ans, 30 ans. Ceux dont le nom figure dans les programmes et ceux qui n’y figurent nulle part, mais sans lesquels rien n’aurait existé.
Et il y a les photographes. Depuis trois décennies, ils accompagnent la compagnie et en gardent une trace forcément intime. Leurs images racontent le travail de création avant le spectacle, les corps qui cherchent, les visages, les voyages, les lieux, les liens, les instants en suspens. Pour cet anniversaire, leurs regards, précieux, seront réunis à la Maison de la photographie. C’est beau que ces trente ans ne soient pas racontés par un seul récit. Une compagnie est faite de toutes ces mémoires : celle de ceux qui créent, de ceux qui accompagnent et de ceux qui observent.
Alors, que reste-t-il après trente ans ? Une manière de toujours « investiguer » : une insatiable curiosité, le goût du risque, et peut-être aussi une certaine obstination, celle de continuer à créer ici, à Toulon ou ailleurs, avec toujours ce regard à 360° sur le monde.
Dans un climat qui tend à prôner le repli sur soi et à simplifier arbitrairement les récits, cette histoire prend une résonance particulière. Faire circuler les artistes, les idées, les imaginaires, provoquer des rencontres incongrues, accepter les détours et les surprises qui en découlent, ce n’est pas seulement une façon de chorégraphier, c’est une façon d’être au monde.
Alors oui, célébrons ces trente années, mais surtout continuons, comme nous y invite Michel Lussault, notre cher acolyte géographe, à « naître au monde continûment ».
Tiphaine Samson, présidente de Kubilai Khan Investigations