Regards croisés

L’Abstraction est une couleur : la peinture en mouvement

juillet 2026

© Michel Picsraws

L’envie d’associer les œuvres exposées à des performances musicales et chorégraphiques a sonné comme une évidence dès la création du Musée du Niel en 2023. Elle résonne plus intensément encore cette année avec sa nouvelle exposition, L’Abstraction est une couleur, dont le titre a des allures d’énigme. L’abstraction est-elle vraiment une couleur ? Quelle est la place de la couleur dans le monde abstrait ? Qu’en est-il de ce chromatisme qui mêle la sensation à l’intellect ? Les vingt-six artistes exposés ont exploré ces questionnements de manière très différente, mais tous ont été emportés par le pouvoir du geste, la matérialité de la peinture et les élans de la musique.

Karel Appel, dès 1957, lors de son séjour à New York, découvre la musique jazz dont les improvisations et le rythme l’inspirent beaucoup. Sa pratique gestuelle, les couches de peinture épaisses, l’empâtement tourbillonnant font de la toile un champ de bataille où cohabitent et s’affrontent la couleur et la matière telle une expérience sensuelle, tangible, intensément mue par la joie et les ombres de l’homme.

C’est en marchant et en écoutant ses musiciens préférés que Judit Reigl réalise quant à elle ses toiles, accrochées au mur. Elle déconcerte le monde de l’art qui n’arrive pas à la classer. Mais comment ne pas être captés par des œuvres d’une énergie et d’une puissance renouvelées sans cesse ? Tout son corps participe au travail, à la mesure des bras grands ouverts. On imagine Judit Reigl se colletant avec la toile, étirant son corps et son geste pour transcrire dans l’espace le rythme, des pulsations, ses pulsions.

Simon Hantaï, en embrassant le hasard et la spontanéité, a créé des œuvres qui pulsent d’énergie et de vitalité. Ce n’est pas seulement la toile qui est froissée, mais aussi le corps du peintre travaillant par terre, plié et à genoux. Il touche autant la toile qu’il ne la regarde. Hantaï s’est inspiré des philosophies orientales qui soulignent l’harmonie des opposés et l’acceptation du changement. Cette influence est évidente dans l’énergie dynamique de Tabula où les forces opposées se heurtent en un mouvement tout à la fois chaotique et ordonné et convergent dans une danse envoûtante de couleur et de forme.

Au dernier étage de l’exposition, les peintures de Gérard Schneider s’intègrent dans un tout orchestral. C’est le monde des émotions qui s’exprime. Le spectateur est libre d’interpréter selon ses sensations de la même manière qu’il réagirait à une sonate. La couleur se libère toujours davantage comme facteur de vie, et même lorsque cette couleur est le noir : chargée d’émotion et de toutes les suggestions de la nuit et des ténèbres, avec elle son geste est brut et vibrant, physique et libéré.

Ce trait noir comme un éclair, un cri, c’est aussi celui de Hans Hartung, fasciné par les éclairs depuis l’enfance, et celui de Fabienne Verdier dont l’œuvre magistrale, Flux, clôt l’exposition. Celle-ci s’intéresse à la question de l’énergie vibratoire qui emplit ce que nous percevons dans le vide. Elle peint à la verticale, en travaillant cette énergie en mouvement, cet écoulement. Sa peinture par le noir fulgurant qui traverse le rouge orangé du fond fascine comme un chant à la fois gai et tragique.

Le Musée du Niel, en ouvrant son espace d’exposition au musicien et chorégraphe Frank Micheletti, espère partager des expériences qui libèrent la pensée, font surgir des forces, des rêveries. Celui-ci sait en effet recréer comme nul autre cette communion qui auparavant s’était établie entre l’artiste et l’œuvre d’art, entre la forme et l’espace, entre la structure et le mouvement. Pendant la Nuit des musées, la performance de Frank Micheletti avec la danseuse Naoko Tozawa, conçue comme une déambulation poétique entre jardin et musée, entre les différents niveaux des salles d’exposition, d’œuvre en œuvre… a offert aux visiteurs une approche différente de la seule contemplation. La danseuse qui passe au premier plan puis se retire, à juste distance, le son qui traverse l’espace soudain, puis s’adoucit, renouvellent la force du tableau au mur ; il n’est plus isolé, des échos sonores et visuels se déclenchent entre les œuvres, c’est un jeu d’apparition/disparition, de sensations, en plusieurs dimensions, qui met en mouvement l’œuvre comme si la peinture récupérait l’énergie du moment originel de sa création, la pulsation de l’artiste au travail, le flux qu’il cherchait à transcrire.

L’expérience surprend le visiteur, le remet en veille. On regarde autrement, et même parfois, on est amené à regarder ce qu’on n’aurait pas considéré, en passant juste devant, on partage avec les autres, on palpite par ricochets des sens. Et le musée prend tout son sens.

Florence Denis

Mots à retrouver dans Danse ! n° 3 – Se jeter à l’eau

juillet – septembre 2026

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