Lors de leur duo The Spleen, les deux artistes ont imaginé une doublure, un avatar. Celui de Charles s’appelle « Le Chacal » et celui de Frank « Yu Lee ». Ces deux personnages ont poursuivi une correspondance. Nous partageons ici quelques extraits de ces lettres.
Climat d’une nuit ourlée d’infini, plongée dans les humeurs splénétiques d’une mélancolie flottante. Bienvenue dans l’extravagance de notre Night Club « The Spleen ». Pour embrasser vos plaines affectives et mettre à feu vos articulations. Morosité, bouche molle et timidité resteront aux vestiaires. Pour célébrer les animaux sauvages qui sont parmi nous ce soir… Ne résistez pas, laissez-vous faire, défaire & refaire par les mains expertes de nos esthéticiennes. Égayez-vous dans nos chambres d’amour.
Frank / Yu Lee dans The Spleen
Très chère Yu Lee,
La réincarnation se déroule bien, mieux que ce qu’annonçaient les sorciers (je le savais : tous des charlatans). J’ai bien quelquefois une poussée animale, mais aucune qui ne puisse se négocier. L’autre jour, c’est vrai, je me suis senti charognard. Envie de mordre. Ou au moins d’uriner dans un landau. J’ai loué une 300 centimètres cubes et roulé dans les montagnes, à fond, virage serré sur virage serré, je collais un coup de casque aux vélos sur la route (j’ai toujours aimé le voyage, comme facteur de vitesse), je pense qu’il y en a eu quelques-uns qui ont dû chier dans leur combinaison moule-bite jaune Tour de France. Comme s’ils avaient vu (aperçu) un fantôme ! Tu vois : rien que de très innocent. Aucune envie de retourner bosser pour qui tu sais. Je sens que je ne serais pas sincère. Chère Yu Lee, la chasse continue. La mort ne m’a pas stoppé. Nous aurons notre face à face.
Amicalement,
Ton Chacal
Charles / Le Chacal dans The Spleen
Fermez les yeux. Chaque fois que vous entendrez ma voix, vous serez un peu plus détendu. Choisissez un point que vous aimez dans votre corps. Vous allez pénétrer par ce point dans votre corps. Vous allez remonter jusqu’au labyrinthe de votre oreille interne. Arrivé là, vous ouvrirez les yeux.
Charles dans No More Spleen
Très chère Yu Lee,
Je suis heureux que nous ayons pu nous croiser, même brièvement. Je suis heureux d’avoir pu t’offrir cette Anatomie phénoménale de la rate. Je suis certain qu’elle va beaucoup t’intéresser. Je relève ce passage, par exemple : Selon la pensée médicinale chinoise, la rate est liée aux ancêtres : au passage (à la transformation ?). Si vous ouvrez une rate par le milieu, et que vous pressez fortement, vous verrez suinter du grand-père à l’état primitif : une sorte de proto-grand-père génétique, conservé dans son jus. Du grand-père non contaminé par les idées humaines, tout entier inné, donc préservé des acquis culturels. Du grand-père sans la morale, sans les valeurs, sans les systèmes de son temps. Chère Yu Lee, la chasse continue. La mort ne m’a pas stoppé. Nous aurons notre face à face.
Amicalement,
Ton Chacal
Charles / Le Chacal dans The Spleen
Très cher Chacal,
Un rivage qui danse… Ce matin en profitant du paysage, je me suis dit que la terre est une forme et une expression du ciel. J’imaginais qu’il faudrait sortir de l’idée du sol, de la parole et de l’identité pour plonger dans le ciel, le souffle et le sexe. Se confondre avec le monde, rejoindre ses actions. Depuis ma crique farouchement préservée, j’observais les sublimes sculptures végétales produites sous l’influence des conditions de lumières, températures et vents pour apprécier les étonnants effets de cette anémomorphose. Que le milieu fasse preuve d’autant d’adaptation m’a laissé songeur. Toutes ces plantes et paysages végétaux qui dans l’or des lumières se laissaient coiffer et peigner par l’air ambiant ont levé en moi un doux balancement ; je me suis senti plus léger. À très bientôt & au plaisir de te lire, mon cher Chacal.
Amicalement,
Yu Lee
Frank / Yu Lee dans The Spleen